Ploc.
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept.
Ploc.
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept.
Ploc...
Dix-sept secondes entre chaque 'ploc'. Une goutte d'eau qui s'écrase lamentablement sur le sol toute les dix-sept secondes.
Toutes les dix-sept secondes, une preuve que je suis vivante.
Ce robinet qui fuit est ma bouée de sauvetage. J'ai tenté plusieurs fois d'avancer à quatre pattes jusqu'à lui, mais les chaînes qui enserrent mes chevilles sont trop courtes. Pourtant je n'en suis pas loin. Je peux l'entendre...
C'est d'ailleurs bien tout ce que je fais ici. Entendre. Mes autres sens sont anesthésiés. La nourriture qu'on me sert a un goût de carton mouillé, dans l'air les seuls parfums qui flottent sont ceux de la javel et de ma sueur, le sol est plat et lisse, tout comme les murs. Et, évidemment, je ne vois rien. Je suis Alice, la fille aveugle. Enfin, pour l'instant je suis surtout Alice, la fille qui s'est fait enlever.
Selon mes approximations je suis enfermée ici depuis un peu plus d'une semaine. Je ne sais pas où je suis, ni qui me retient. Je ne sais pas non plus si j'ai affaire à un seul ou plusieurs ravisseurs. Je suis prisonnière d'un 'on'.
On ne me fait pas de mal, on me nourrit une fois par jour, on m'a même traînée jusqu'à une douche hier. On est terriblement silencieux, on ne parle pas, on ne fait même pas de bruit en marchant.
C'est sûrement ce qui me manque le plus ici. Il n'y a pas assez de bruit.
Après mon accident, je me réveillais souvent au milieu de la nuit et me mettais à hurler. J'avais beau ouvrir grand les yeux, mon monde restait noir, alors je criais pour me prouver que j'étais vivante.
Ici, c'est pareil, tous les sons sont bons à prendre.
Parfois, j'entends la cloche de l'église qui sonne les heures. Parfois non. Je suppose que ça dépend du sens du vent. Tout à l'heure, je l'ai entendue sonner les quatre heures. Du matin, je suppose. Depuis, il y a eu cinquante-deux plocs. Environ 4h15 du matin.
Passé l'état de panique des premiers jours, je me suis installée dans une sorte de torpeur cynique. Je suppose que c'est la parade de mon esprit pour éviter de sombrer dans la folie. Durant mes longues heures peuplées uniquement de gouttes d'eau heurtant le sol, j'ai eu largement le temps de remonter à l'origine de la situation actuelle.
Au début, je me suis dit que tout avait commencé quand j'avais entendu le véhicule s'arrêter devant moi, une semaine auparavant alors que je rentrais du lycée. Puis j'avais réalisé que ça avait plutôt commencé quand, trois ans plus tôt, mon père et moi avions eu cet accident de voiture qui lui avait coûté la vie et m'avait coûté la vue. Mais j'avais fini par comprendre que tout avait commencé le jour de ma naissance. Lorsque la jolie Alice, avec ses grands yeux bleus et ses superbes cheveux blonds avait vu le jour.
Parce que, au final, tout ça n'est pas dû à mon manque de réaction face au véhicule venu m'enlever. Ni dû à ma cécité m'empêchant de voir le ravisseur arriver. Non. C'est entièrement du fait de ce trop joli corps que je ne peux voir. On ne m'aurait pas kidnappée si j'avais été moche, normale ou invisible.
Voilà ce à quoi j'avais pensé, ces derniers jours, pour tromper l'ennui entre deux plocs. Je considère désormais toute cette situation avec un recul qui frise le je-m'en-foutisme. J'avais entendu quelque chose à ce sujet après l'accident. Ma psy m'avait dit que j'allais passer par cinq étapes de deuil pour pleurer mon père et la perte de ma vue. Apparemment ce théorème s'appliquait aussi à la perte de la liberté.
Ainsi, les deux premiers jours de ma captivité j'avais expérimenté le choc, puis le déni, me chuchotant à moi-même que c'était une blague, une erreur. J'avais rapidement enchaîné sur la colère, qui avait vite muté en une période de marchandage acharnée durant laquelle j'avais promis, supplié, menacé pendant des heures en espérant que mon geôlier m'entende. Puis l'abattement m'était tombé dessus, j'avais pleuré tout mon saoul, me repaissant du son de mes sanglots. Et voilà, je suis maintenant en plein dans la dernière phase, l'acceptation fataliste: si je suis là, c'est pour une bonne raison et personne ne viendra me sauver. Il ne me reste plus qu'à compter les gouttes et attendre patiemment que ce cauchemar prenne fin, d'une façon ou d'une autre.
Je suis prête. J'ai déjà fait le deuil de ma propre mort.
Mais l'instinct de survie chez l'homme est la faculté la plus développée. Alors, pendant ses dix-sept secondes je retiens mon souffle et prie de tout mon cur pour entendre la prochaine goutte tomber.
Parce que si je n'entends plus rien, ça voudra dire que je suis morte.














Comments
Chapeau bas.
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Avatar by ~Makiling
Merci de toujours prendre le temps de me lire et de me donner ton avis, Puce.
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(Nine) - Qui te dit que je lisais ce que t'écrivais? *gnou*
Hem bref, je plussoie tout le commentaire de Silver, et la seule chose que j'aie à rajouter c'est que le forum DA devrait proposer beaucoup plus souvent des concours pour que tu nous pondes des textes comme ça tous les jours *gnou*
Moi je me sens pas trop de pondre un texte comme ça trop souvent, c'est mauvais pour mes nerfs
Merci Mich
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Toc toc toc...
_ Sarah Connor ?
_ Ah non, c'est à côté.
J'aime assez ce côté malsain en fait, je crois que je vais en refaire, du malsain.
Sinon, merci pour le '
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Voilà. naexii est passée et naexii a apprécié.
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[Art is dead, don't consume its corpse. - may'68]
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